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Trait de lumière

 
    • isallysun

      Maître de conférence des étagères

      Hors ligne

      #1 19 Mai 2018 20:02:23

      Voici le texte que j'ai écrit, travaillé, dans le cadre d'un atelier de création littéraire. PS, le texte a été plus travaillé que le titre, donc vous pouvez aussi commenter le titre. Je vais sans doute retravailler ce texte un jour, mais là, il est en mode où je dois prendre du recul face à celui-ci, mais rien ne vous empêche de traquer ses défauts, car vos commentaires mijoteront! Bonne lecture

      Le trait de lumière

      Le glacier est affaibli. Des gouttes. On entend un craquement.
      Fredrìck jette son sac à dos. Il s’accroche au rocher sur le bord de la rivière gelée et hurle. La neige s’affaisse. D’immenses morceaux se dirigent sur Olivier.
      Le trou dans le plafond s’est agrandi. Fredrìck, malgré la surface glissante, se tient autour de l’énorme pierre. Aucune trace d’Olivier.

      *

      Je suis pris. Je voulais tout voir. Quelle insouciance ai-je eu?
      Fredrìck, plus rapide et plus expérimenté, m’avait demandé d’attendre à l’extérieur, le temps de s’assurer que la grotte inexplorée ne recelait aucun danger. Impatient, j’ai descendu les buttes de neige. Les nuances de bleu m’émerveillaient. Je voulais voir de près les roches sous la glace, cette cascade figée qui m’attirait.
      J’entrai. Fredrìck revenait. Pas question qu’il soit le seul à voir cette glace qui absorbait toutes les couleurs du spectre, hormis le bleu. J’entendais Fredrìck me dissuader de le rejoindre. Je sentais quelques gouttes, mais j’ignorais les avertissements. Je me laissai envahir par le soleil qui plongeait à travers la brèche.
      La neige s’abattit. Je n’ai pu atteindre la sortie. Et maintenant, la neige et la glace m’ensevelissent. Je suis pris dans cette grotte qui n’est représentée sur aucune carte. Qu’adviendra-t-il de nous?

      *

      Fredrìck se précipite à l’endroit où il croit qu’Olivier est enseveli. Il évite de passer sur la rivière et d’en fendre la glace.
      Il appelle à l’aide. Il appelle Olivier. Aucune réponse.
      Il voit la menace au-dessus de lui. Il ignore si Olivier est vivant. Doit-il sauver sa propre vie? Doit-il sortir maintenant?

      *

      Je suis couché et ne vois que du blanc en face de moi. Plus de bleu. Aucune issue pour sortir de ce piège. Je hurle. Personne ne répond et la buée se condense, se transforme en une mince couche de glace. Je panique. J’aurais dû écouter Fredrìck, mais je voulais tout voir.
      Je crains de mourir de froid. Mon cœur palpite, je sens la moiteur de mes mains. Cela contraste avec le sol dur et glacial.
      Je tente de retenir ma respiration, mes pensées virevoltent dans ma tête. J’ignore si Fredrìck est en vie. Je n’arrive pas à croire qu’après nous être rencontrés au Pérou, nous périrons ici.
      Les larmes me montent aux yeux, mais la froideur qui m’entoure les empêche de couler. Je repasse ma vie. J’ai vu bien des contrées — Italie, Pérou, Afrique du Sud — et je n’ai pas encore 25 ans. Oui, j’ai découvert des merveilles et je suis jeune. J’ai accepté l’invitation de Fredrìck à venir ici, à mi-chemin entre nos pays. Nous nous faisions une joie de nous retrouver, de venir explorer.
      Je suis coincé ici alors qu’il me restait tant à découvrir. Je pense à ma famille: ils ne se remettraient pas d’un second coup du sort en cette date fatidique.

      *

      Au-dessus de lui, Fredrìck creuse. Les appels à l’aide se répercutent au loin. Il guette l’arrivée des secours. Inquiet, son regard se dirige vers le plafond. Il évalue le temps avant le prochain effondrement. Il gratte à l’aide de ses mains. Il se rappelle qu’il a une petite pelle à neige dans son sac. Il fouille la grotte du regard à la recherche de son sac: le temps est compté.

      *

      Je sens la photo dans ma poche. Je ferme les yeux. J’aurai la même journée de décès que Julien. Mon cousin a vaincu la leucémie, mais le destin l’a rapidement rappelé il y a exactement 11 ans. Un dérapage, un coup du sort qu’on ne s’explique toujours pas. Pourquoi la chaussée glissante a-t-elle fait perdre le contrôle à ce conducteur inconnu qui est venu heurter de plein fouet Julien?
      Le découragement me gagne. Découvrira-t-on mon corps?
      Je crois entendre mon cousin murmurer, comme s’il voulait me guider, me réconforter. Sa photo est mon porte-bonheur. Je la sens dans ma poche, mais je ne sens pas mes jambes. Je sens les plis, je sens mes doigts. Ma main bouge.
      Je pense à Julien, à toute la peine après son décès, au désespoir succédant cet espoir inopiné. Je revois son visage, ses parents, les miens.
      Je bouge ma main. Je la glisse sur la neige: mon poignet ressent la surface glaciale sous moi. Julien me redonne courage: il m’indique la direction à suivre. Je ramène mes bras sur moi. Je les dirige vers le haut.
      Je gratte vigoureusement, je retiens autant que je le peux ma respiration pour conserver de l’oxygène. Je creuse. Je n’ai rien à perdre, que la vie.

      *

      Alertés par les cris, quatre alpinistes viennent porter secours. Ils savent que la banquise recèle de nombreux dangers. Les empreintes de pas les guident rapidement à la grotte de glace découverte aujourd’hui par Fredrìck Läloff.
      Ils aperçoivent Fredrìck qui envoie des pelletées derrière son dos. La lumière pénètre, réchauffant la glace. Une avalanche nouvelle n’est pas à écarter.
      L’adrénaline s’empare d’eux: un bout de gant émerge. Fredrìck creusait à quelques pas de là, trop loin. La main replonge sous la glace.

      *

      Je gratte. Je creuse vers le haut. J’élargis mon espace.
      J’ai cru voir un bout de lumière. Du bleu. Mais cela n’a pas duré.
      J’ai froid. La température n’augmente pas. Je peux difficilement me mouvoir, je suis engourdi, mais je gratte.
      Je pense à mes voyages. Je tente de me rappeler les œuvres dans la chapelle Sixtine. Je me revois au Pérou. Je repense à ma rencontre avec Fredrìck. Je pense à mes parents, à mon frère, à mes amis, à mes copines, aux gens rencontrés dans les derniers jours. J’implore force et courage. Je pense à Julien, à la vie.

      *

      Deux des nouveaux arrivants, conscients de l’urgence, se précipitent pour aider Fredrìck. Un se poste à l’entrée de la grotte pour surveiller le plafond. Le quatrième reste à l’extérieur, tenant son cellulaire à bout de bras.
      Les alpinistes sortent à leur tour leurs minuscules pelles. À trois, ils déterrent le visage d’Olivier rapidement. Le danger n’est pas éliminé. Seul le haut du corps est dégagé.

      *

      Je prends une énorme bouffée d’air. Je suis soulagé. Enfin de l’air! Je vois deux des alpinistes que nous avions dépassés. Je vois l’inquiétude dans leurs yeux. Je tourne légèrement la tête et je vois Fredrìck qui, comme eux, continue de pelleter, creuser, gratter. Je me joins à eux pour dégager mes jambes quand nous butons sur un bloc de glace.
      Nos gorges se serrent. Ils sont incapables de le fracasser. L’un deux tente de soulever le bloc. C’est trop lourd, le morceau de glace est trop dense. Ce n’est pas possible. Je respire, mais je suis pris sous ce poids.
      Son ami vient l’aider et ils parviennent à le déplacer légèrement. Je n’ai pas la force de bouger ma jambe. Fredrìck me prend par le haut du corps, me tire et me glisse sur la glace.
      L’alpiniste près de la sortie scrute les contours du trou avec une inquiétude grandissante. Ils me soulèvent, me saisissent bras dessus bras dessous. Nous fuyons vers la sortie.

      *

      Le vent s’engouffre. Le soleil darde ses rayons. La glace fend; la chute se remet à couler.
      Ils ne se retournent pas. Ils accélèrent le pas. La grotte s’effondre; tout ce qu’il y avait au-dessus de leur tête chute, tombe. Des morceaux de glace se fracassent alors qu’ils atteignent l’extérieur.
      L’effondrement bouche définitivement l’entrée de la grotte de glace, enterrant leurs équipements de secours. Les membres tremblants, ils ne supportent plus Olivier.

      *

      Je tombe, la face la première dans la neige. Cela m’importe peu. J’ai la jambe cassée je crois. Un homme, son cellulaire à l’oreille, appelle des secours. Le ciel s’ennuage.
      Je regarde Fredrìck. Nos yeux se croisent une seconde. Il semble soulagé, il semble furieux. Nous ne disons rien. Des flocons tourbillonnent. Nous attendons l’arrivée des secours.
      On m’installe dans l’hélicoptère. Fredrìck me regarde, compatissant. Je répétais à tout vent: «Les voyages forment la jeunesse.» Je n’avais rien à perdre, que la vie. Je vis. Je perds mon insouciance. Je deviens adulte.