Bonjour tout le monde !
Merci @isallysun pour tes encouragements. J'ai un peu repris du poil de la bête depuis mon dernier passage mais je ne sais toujours pas si ma situation sur deux écoles différentes chaque jour est normalement interdite ou pas... Le livre que je vais présenter maintenant devrait me fournir matière à faire un saut que le Défi G&F ;)
<image>Je n'ai qu'un livre à présenter aujourd'hui mais il me tient assez à cœur. Il s'agit de Jusqu'à Raqqa - Avec les Kurdes contre Daech de André Hébert (Fiche BBM).
Avis : Depuis longtemps, je savais mes connaissances sur la guerre en Syrie bien maigres mais j'ai réalisé l'ampleur de ma méconnaissance du sujet avec Les passeurs de livre de Daraya - Un bibliothèque secrète en Syrie de Delphine Minoui. J'ai surtout compris la médiocrité du traitement de ce conflit par les Occidentaux. Sans être vraiment assidue dans cette démarche, je l'avoue, j'ai tout de même cherché alors à mieux comprendre ce qui se passait là-bas ainsi que les origines de cette guerre. Car c'est vraiment une guerre (bien plus qu'un conflit comme on s'escrime à la qualifier dans notre monde protégé. Tandis qu'on n'hésite pas à qualifier une épidémie de guerre... Ca m'énerve... mais bref !). J'ai finalement entendu parlé de André Hébert (pseudonyme), un français qui avait combattu auprès des Kurdes sur le front contre Daech. Après l'avoir écouté à deux reprises s'exprimer à la radio (merci à France Inter pour l'initiative même si cela n'a jamais été à des heures de grande écoute), j'ai cherché à lire ce témoignage qui, j’espérais, d'un côté, m'apporterait des informations sur cette guerre, et de l'autre, m'aiderait à comprendre ce qui pousse quelqu'un à la vie confortable à s'engager militairement sur un front si loin de chez lui.
D'abord, je souhaite mentionner la préface rédigée par Pauline Maucort, une journaliste qui s'intéresse aux témoignages de combattants volontaires. Cette préface m'a aidé à aborder le livre avec un œil averti. En réalité, j'aimerais en faire un copier coller ici car elle parle très bien de ce témoignage, beaucoup mieux que tout ce que je pourrai tenter.
L'auteur de ce livre, qui écrit sous pseudonyme notamment pour préserver sa sécurité, nous prévient dès le départ : "Je ne prétends pas rédiger un ouvrage scientifique sur le YPG, ni analyser de manière exhaustive le conflit syrien, seulement restituer le plus fidèlement possible mes souvenirs et mes opinions.". Plus loin : " Je m'exprime en tant qu'activiste révolutionnaire, internationaliste, marxiste, soutenant la cause kurde, et je n'ai aucun désir d'être objectif.". On est prévenus. Il précise cependant : "J'ai toujours été un militant non encarté, attaché à mon esprit critique. Ainsi je ne tiens pas non plus à écrire un ouvrage de propagande au service du Parti et je m'exprimerai librement sur les aspects négatifs de mon engagement au sein de cette organisation.". En refermant le livre, je peux confirmer que ses opinions militantes (très fortes ; il le faut pour s'engager ainsi...) ne l'ont pas rendu aveugle et qu'il a su repérer les failles du modèle qu'il défendait.
Il y a deux axes de lecture qui m'ont particulièrement intéressée dans ce témoignage. Le premier concerne l'engagement de l'auteur à soutenir la démarche politique du PYD (Parti de l'Union Démocratique), dont le YPG (Les "Unités du Défense du Peuple") est le bras armé, qui, selon l'auteur, "menait une révolution d'inspiration démocratique et socialiste". C'est cette révolution qui lui tient à cœur. La lutte contre Daech vient ensuite : " Daesh symbolise pour nous [] un avatar du néofascisme au XXIème siècle. Il fallait le détruire à ce titre, et parce qu'il représentait une menace pour le Rojava et sa révolution.". Il ne mâche pas ses mots et utilise des termes qui ont souvent tendance à me crisper car je les trouves trop radicaux mais grâce à la préface, j'ai choisi de dépasser ces premières crispations pour vraiment chercher à comprendre les motivations de cet homme.
C'est le deuxième axe de lecture : le choix de combattre, de prendre les armes, de tuer et de risquer de se faire tuer (André Hébert prend grand soin de rendre hommage à ses compagnons d'armes tombés au combat). Je suis à la fois fascinée et congelée par la force de conviction qui pousse une personne à se mettre volontairement dans cette position. Je m'en sais, je m'en crois, incapable. On dirait bien que ma plus grande conviction personnelle est celle de ma propre lâcheté...
André Hébert, écrit à chaud, parfois sur le théâtre même de la guerre. Ca se ressent un peu dans le style lorsqu'on passe d'un chapitre à l'autre mais ainsi, il y a une honnêteté dans ses émotions, dans son ressenti de la guerre. On passe de l'euphorie d'être en vie après le combat à la lassitude qui le pousse à rentrer une fois Raqqa reprise aux djihadistes. Il parle de la peur qui paralyse d'abords, des jugements qu'il faut faire en quelques secondes pour déterminer si la silhouette qui entre dans la ligne de visée est un combattant ennemi ou un civil, de l’adrénaline, de la dureté du front sans vivres, etc ... Il y a une chose qui m'a intrigué : il soulève l'importance des compagnons d'arme, il rend hommage au "martyrs" (un mot qui ne plaît pas pour parler de combattants mais c'est celui qu'il emploie) de son camp ; pourtant, à la lecture de son témoignage, je l'ai ressenti extrêmement seul. Il y avait la barrière de la langue, les fréquents changements d'unité, certes, mais je n'arrive pas à déterminer s'il y avait vraiment un manque de camaraderie ou si c'est seulement l'auteur qui n'a pas su, ou n'a pas vraiment cherché à, la retranscrire.
Ce commentaire est déjà long et commence franchement à ressembler à une chronique. Je suis sûre qu'il y avait d'autres choses que je voulais évoquer concernant cet ouvrage mais je vais m'arrêter là en évoquant de nouveau le projet politique kurde qui m'intéresse beaucoup : le confédéralisme démocratique. Il repose sur une démocratie directe. L'accent est mis sur l'éducation. La réouverture des écoles et des universités est une des priorités dans les villes que libère le YPG. Les femmes ont un rôle essentiel. Leur émancipation est favorisée. C'est une expérience que j'aimerais voir aboutir mais on a peu, pour ne pas dire pas, d'informations ici sur le sujet et depuis que la coalition a abandonné les kurdes à leur sort, j'ai bien peur que cette "révolution" prise en tenaille entre la Turquie d'Erdogan et la Syrie d'Al-Hassad ne connaisse pas de répit avant longtemps.
Avant de vous laisser pour de bon, je ne l'ai pas trop étayé mais il ne faut pas voir ce témoignage comme un manifeste adorateur du YPG. André Hébert garde son sens critique et sait pointer du doigt ses dysfonctionnements. Il reste lucide quand il envisage que "la révolution du Rojava [puisse trahir] ses promesses". Au final, j'ai l'impression qu'il se bat pour un idéal, une utopie. Encore une fois, c'est glaçant et admirable à la fois...
Voilà voilà... J'espère voir avoir suffisamment intéressés pour vous donner envie de découvrir ce témoignage. Si l'aspect révolutionnaire internationaliste vous rebute, je vous conseille de vous tourner plutôt vers Les passeurs de livres de Daraya de Delphine Minoui. Je pense toutefois que ce sont tous les deux des livres importants à lire pour mieux comprendre les enjeux de la guerre en Syrie et sortir de la simplification manichéenne pro/anti Daesh honteusement diffusée dans nos médias. N'hésitez pas à me conseiller des ouvrages sur le sujet !
Bonnes lectures à tou.te.s !