Planète sans feu

de Jean de La Hire (1943)

Synopsis

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MAUVAIS

Premier épisode :

I. L'idée du Nyctalope

Ce fut deux ou trois minutes après 20h30 que le fait se produisit -- fait inouï depuis le commencement du monde et qui devait avoir très vite les conséquences les plus extraordinaires.
Véronique venait de dire à Saint-Clair, d'un ton léger qui n'était pas habituel à cette jeune fille passionnée:
-- Mon cher Nyctalope, nous marchons comme si le diable nous talonnait. Voyez ma montre, toujours exacte: il n'est que la demie de vingt heures. Nous ne sommes pas en retard, on ne se met à table que dans trente minutes, et dans moins de quinze nous serons au château, vous le savez bien.
-- Très juste mon petit, fit Saint-Clair en souriant. Ralentissons.
Le chemin était d'ailleurs très abrupt : sans la remarque de Véronique, le ralentissement se serait imposé. À cent mètres devant les marcheurs, entre les bois de haute futaie qu'il trouait, il butait soudain contre le ciel flamboyant du Crépuscule.
Ce fut alors qu'à ce sommet de côte l'homme parut. En mince silhouette noire il s'éleva rapidement, fut bientôt visible tout entier, droit sur le dos d'âne du chemin.
-- Qui peut-il être ? murmura Véronique, jamais à cette heure personne ne passe ici, sauf nous du château, et Je ne reco... Ah!
Parole coupée, cri jeté parce que l'homme, là-haut, levait brusquement les bras, titubait et s'abattait.
Véronique et Saint-clair devaient se rappeler bientôt qu'à cet instant même ils avaient entendu vibrer, dans le ciel des sonorités fusantes, argentines, limpides.
Ils coururent, se penchèrent à droite et à gauche du corps étendu sur la face. Un chapeau de feutre gris avait roulé à quelques pas. Le veston d'été que l'homme portait plié sur le bras était en partie sous son ventre.
-- Oh! oh! fit Saint-Clair, qu'est-ce que c'est que ça?
Les épaules, la nuque, l'occiput du gisant étaient criblés de trous minuscules ; à la surface de la chemise fine le sang s'évasait, au cou et au crâne à cheveux drus coupés ras, le sang se gonflait en gouttes.
--C'est comme une charge de petits plombs tirée à vingt mètres. Mais nous n'avons entendu aucun coup de fusil.
Avec précaution, Saint-Clair retourna presque complètement le haut du corps. La base du cou, le visage étaient aussi criblés de trous sanglants, plus larges que ceux de derrière.
-- Trous de sortie des projectiles, dit Saint-Clair. Ce n'est pas du petit plomb de chasse ; il n'aurait pas traversé... Bizarre, vraiment... mais ce qui est sûr, c'est que l'homme est mort. Véronique, le connaissez-vous ?
-- Non. Je ne l'ai jamais vu. Ce chemin ne mène qu'au château, ne vient que du château. À moins que cet homme ne soit un promeneur qui, par les sentiers de la forêt, ait fait de grands détours depuis le village de Longpré ?... Mais c'est bien loin...
Véronique se tut, perplexe. La perplexité de Saint-Clair était d'autre sorte.
-- Par quoi diable, a-t-il été tué ?... Cela est plus inexplicable encore que sa présence en ce lieu...
Mais brusquement décidé :
-- Véronique, vous êtes forte : aidez-moi. Empoignez-le aux chevilles. Je le prends aux aisselles. Portons-le jusque dans le fossé. Puis nous gagnerons vite le château. Et avec ma voiture nous reviendrons...
-- Oui.
Saint-Clair dit encore, penché au-dessus des épaules, du cou, du visage, du crâne, ensanglantés :
-- Les minuscules projectiles qui l'ont frappé, traversé, ne venaient pas du sous-bois, ni de droite, ni de gauche, mais bien de la ligne droite qu'est le chemin. L'homme se dressait tout au sommet du dos d'âne du chemin qui est encore plus abrupt du côté duquel l'homme tournait le dos que du côté auquel il faisait face. Tirée du chemin par un homme debout la charge des projectiles aurait dû traverser l'homme très diagonalement. Or, c'est selon des plans presque horizontaux que les nappes de projectiles ont traversé ces épaules, ce cou, ce crâne !... Et d'abord quels projectiles, sortis de quelle arme ? Nous n'avons entendu aucun coup de feu...
Mais Véronique, grave :
-- Moi, j'ai entendu... C'est vraiment trop étrange, tout cela... Comment dirais-je ?... Dans l'air, pas très loin au-dessus de nous, un son ou plutôt des sons filés, argentins, très brefs... Quelques secondes. Et vous ?
-- C'est vrai, dit Saint-Clair, moi aussi j'ai entendu cela... juste à l'instant où j'ai vu l'homme lever les bras, vaciller, tomber.
-- Oui.
Comme le Nyctalope se penchait, la jeune fille se pencha.
Ils empoignèrent le cadavre aux chevilles, aux aisselles, le soulevèrent avec aisance -- car cet homme qui venait de mourir si énigmatiquement était de taille et de corpulence moyennes et ne devait peser qu'une soixantaine de kilos. Ils le portèrent jusqu'au fossé de droite, l'y déposèrent tout au fond. Depuis deux semaines, pas une goutte de pluie dans la contrée : le fossé était bien-sec. La veste avait été portée avec le corps : Saint-Clair alla ramasser le chapeau et le laissa tomber sur le cadavre. Puis il disposa les hautes herbes des bords du fossé de telle sorte que le corps étendu en fut tout recouvert, caché.
-- Allons, rentrons vite maintenant, dit Saint-Clair. Nous reviendrons en voiture avec votre oncle. Ensemble, nous examinerons tout sur place. Nous tâcherons de savoir, de comprendre.
Côte à côte, le Nyctalope et Véronique revinrent au milieu du chemin. D'un tacite accord instinctif, ils s'arrêtèrent à l'endroit même où l'homme était tombé.

1 édition pour ce livre

1953 Editions Jaeger - D'Hauteville (Collection Fantastic)

Française Langue française | 254 pages | Sortie : 1er avril 1953

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